Le scope 3 est souvent le morceau le plus pénible d’un bilan carbone, mais aussi celui qui dit le plus de choses utiles. Pour une agence web éco-responsable, une DSI ou une direction digitale, il couvre une grande partie des émissions indirectes liées aux achats, au cloud, aux SaaS, aux terminaux utilisateurs, à l’usage des services numériques et à leur fin de vie. Bref, c’est là que le numérique responsable devient concret, loin des beaux discours.
Scope 3 : définition courte
Le terme désigne les autres émissions indirectes d’une organisation. Autrement dit, les émissions qui ne sortent pas directement de ses chaudières, véhicules ou machines, et qui ne viennent pas simplement de l’électricité, chaleur ou vapeur qu’elle achète.
Ces émissions restent pourtant liées à son activité. Elles peuvent se situer en amont, par exemple dans la fabrication d’un ordinateur acheté par l’entreprise, ou en aval, par exemple dans l’usage d’un service numérique par des milliers d’utilisateurs.
En comptabilité carbone, c’est donc le périmètre de la chaîne de valeur. Il oblige à regarder ce que l’entreprise achète, fait produire, fait utiliser et fait jeter. C’est moins confortable que de regarder uniquement ses locaux. Mais ignorer cette partie donne une image trop partielle pour piloter correctement.
Quelle différence entre scope 1, scope 2 et scope 3 ?
Les trois scopes servent à ranger les émissions GES selon leur lien avec l’organisation. La logique vient du GHG Protocol, qui a structuré cette nomenclature devenue une référence internationale.
| Scope | Ce que ça couvre | Exemple général | Exemple numérique |
|---|---|---|---|
| Scope 1 | Émissions directes | Gaz brûlé sur site, flotte de véhicules | Groupe électrogène d’un data center exploité directement |
| Scope 2 | Énergie achetée et consommée | Électricité des bureaux | Électricité d’une salle serveur interne |
| Scope 3 | Autres émissions indirectes | Achats, déplacements, usage des produits | SaaS, cloud, terminaux, usage d’un site web |
Pour le détail complet de la nomenclature, mieux vaut repartir de la page mère scope 1 2 3. Ici, le sujet est plus précis : ce que le scope 3 change quand on parle numérique.
Pourquoi ces émissions indirectes pèsent souvent si lourd
Ce poste peut représenter la majorité de l’empreinte carbone d’une entreprise. Les ordres de grandeur cités dans les démarches climat tournent souvent autour de 50 à 90 % selon les secteurs, avec des moyennes fréquemment proches de 75 %. Ce n’est pas une règle magique. C’est un signal : une entreprise qui ne regarde que ses émissions directes rate souvent le gros du sujet.
Dans une activité numérique, c’est encore plus visible. Les bureaux peuvent être sobres, l’électricité bien suivie, les déplacements limités. Et pourtant, les impacts peuvent être ailleurs : fabrication des ordinateurs, renouvellement des smartphones, hébergement externalisé, services SaaS empilés sans pilotage, scripts tiers, vidéos trop lourdes, terminaux sollicités côté utilisateur.
Ce périmètre révèle aussi un angle parfois gênant : une partie des émissions a été déplacée chez les fournisseurs, les clients ou les utilisateurs. On ne les contrôle pas directement, mais on peut les influencer. Côté BEGES, les organisations concernées doivent prendre au sérieux les émissions indirectes significatives. Le bon réflexe reste simple : identifier ce qui pèse, documenter les hypothèses, puis piloter les postes les plus matériels.
Les principales catégories à analyser
Le GHG Protocol distingue 15 catégories pour ces émissions indirectes, réparties entre l’amont et l’aval de la chaîne de valeur. Les lister peut être utile. Les appliquer sans réflexion, beaucoup moins.
En amont, on retrouve les biens et services achetés, les biens d’équipement, l’énergie amont, le transport, les déchets, les déplacements professionnels, les trajets domicile-travail et certains actifs loués. En aval : transport après vente, utilisation des produits, fin de vie, franchises ou investissements.
Pour une organisation numérique, les achats de matériel IT, les prestations cloud, les licences SaaS et les développements externes tombent vite dans cette zone. La matérialité compte. Une petite équipe de conseil n’a pas le même profil qu’un service vidéo international ou qu’une DSI avec un parc matériel énorme. Vouloir tout mesurer au même niveau de détail est une perte de temps. C’est parfois frustrant quand on cherche une précision parfaite. Mais c’est souvent la bonne méthode.
Exemples concrets dans le numérique
La chaîne de valeur numérique devient plus claire quand on la traduit en objets et en décisions. Pas en cases abstraites.
Prenons un cas simple : une plateforme B2B avec 80 collaborateurs, un hébergement cloud, quatre outils SaaS majeurs et un parc de postes renouvelé tous les trois ans. Le réflexe courant consiste à regarder la consommation du serveur. C’est utile, mais trop étroit. Les ordres de grandeur peuvent vite se déplacer vers la fabrication des ordinateurs, les écrans conservés seulement quelques années, les licences SaaS utilisées par toute l’équipe, les vidéos hébergées sur le site, puis les terminaux des clients qui consultent le service. Dans ce cas, réduire une image de 400 ko compte, oui. Mais prolonger le parc matériel d’un an, supprimer un outil dormant ou alléger un parcours très fréquenté peut peser davantage. C’est ce tri-là qui rend la mesure exploitable.
| Poste indirect | Exemples numériques | Question à poser |
|---|---|---|
| Achats de biens | Ordinateurs, smartphones, écrans, équipements réseau | Peut-on allonger la durée de vie ou acheter reconditionné ? |
| Services achetés | Cloud, hébergement, CDN, outils analytics, SaaS métier | Le fournisseur donne-t-il des données carbone exploitables ? |
| Usage du service | Pages web, vidéos, transferts de données, terminaux utilisateurs | Le parcours est-il sobre ou inutilement lourd ? |
| Fin de vie | DEEE, recyclage, reconditionnement, obsolescence logicielle | Le service force-t-il un renouvellement matériel trop rapide ? |
À retenir
Comment mesurer ce périmètre pour un service numérique ?
Il faut commencer par cadrer. Organisation ou service précis ? Quelle période ? Quels utilisateurs ? Quels fournisseurs ? Sans périmètre net, le calcul devient un millefeuille d’hypothèses.
- Cadrer le périmètre : entité, service, année, pays, volumes d’usage.
- Cartographier les flux : équipements, hébergement, données, prestataires, usages, fin de vie.
- Collecter les données disponibles : factures, inventaire matériel, trafic, poids des pages, données cloud, rapports fournisseurs.
- Convertir en CO2e avec des facteurs d’émission adaptés. Le CO2e permet de ramener plusieurs gaz à effet de serre dans une unité commune.
- Prioriser par matérialité : traiter d’abord les postes qui pèsent ou qui peuvent vraiment être réduits.
L’analyse du cycle de vie aide à ne pas regarder seulement l’usage. Pour un service numérique, une bonne mesure doit intégrer la fabrication des équipements, l’exploitation, les transferts de données et la fin de vie. Sinon, on finit par optimiser trois requêtes JavaScript en oubliant le renouvellement complet du parc. Le résultat devient vite faible.
Comment réduire les émissions indirectes numériques ?
Le levier le plus sous-estimé reste la durée de vie des équipements. Allonger l’usage d’un ordinateur ou d’un smartphone évite souvent plus d’impact qu’une micro-optimisation isolée. Et le logiciel a sa part de responsabilité : une application trop lourde, incompatible trop vite ou mal maintenue pousse au renouvellement matériel.
Ensuite, il faut challenger les fournisseurs numériques. Un cloud, un hébergeur, un outil SaaS ou un prestataire web doit pouvoir expliquer ses données environnementales, ses hypothèses et ses limites. Si tout reste flou, votre pilotage carbone sera fragile.
- réduire le poids des pages, médias, polices et scripts tiers ;
- limiter les collectes de données inutiles et les tags marketing dormants ;
- optimiser cache, formats d’images, CDN et hébergement sans créer une usine à gaz ;
- supprimer les SaaS redondants au lieu d’en ajouter un nouveau à chaque problème ;
- former les équipes produit, design, SEO et développement à l’éco-conception web.
La empreinte carbone numérique baisse quand les arbitrages deviennent moins automatiques : moins de fonctionnalités inutiles, moins de médias lourds, moins d’obsolescence imposée, plus de mesure sobre.
Les limites à connaître avant d’interpréter le résultat
Un inventaire indirect n’est pas une vérité au gramme près. Les données fournisseurs sont parfois incomplètes, les facteurs d’émission changent, les hypothèses d’usage sont discutables et les services partagés, cloud, SaaS, CDN, rendent l’allocation difficile.
Il existe aussi un risque de double comptage entre acteurs d’une même chaîne de valeur. Ce n’est pas forcément un scandale méthodologique, tant que chacun sait ce qu’il compte et pourquoi. Le vrai problème commence quand le chiffre final est présenté comme une certitude absolue.
Point de vigilance
Ces émissions indirectes sont-elles obligatoires dans un bilan carbone ?
Ça dépend du cadre concerné, de la taille de l’organisation et de ses obligations. En France, le BEGES demande de traiter les émissions indirectes significatives pour les organisations soumises à cette obligation. Pour un Bilan Carbone volontaire, exclure ces postes revient souvent à passer à côté des postes les plus utiles à piloter.
Le cloud entre-t-il dans ces émissions indirectes ?
Pour une organisation qui achète un service cloud, oui, il est généralement compté dans les émissions indirectes liées aux services achetés, donc dans ces émissions indirectes. Le classement exact dépend du périmètre, du type de contrat et des données disponibles. Le point pratique : demander au fournisseur des données crédibles, pas une promesse verte en trois lignes.
Quelle différence avec l’empreinte carbone numérique ?
C’est une catégorie de comptabilité carbone. L’empreinte carbone numérique désigne plutôt le périmètre d’impact du numérique : équipements, infrastructures, données, usages, fin de vie. Les deux se croisent souvent, mais ils ne racontent pas exactement la même chose.